[by Ferrari + caballos + fuerza = cerebro Humano - CC-BY-SA]

Le dernier indépendant

Jiwa, l'un des sites majeurs de streaming audio français, est condamné à disparaître en raison d'une liquidation judiciaire ordonnée par le Tribunal de Commerce de Paris. En proposant un contenu en libre écoute dans un format de qualité (Ogg Vorbis 192 kbits/s) au sein d'une interface agréable, le tout rémunéré par la publicité, Jiwa se situait selon moi au dessus de Deezer. Comptabilisant, 4.8 millions de titres avant la perte de Warner Music, Jiwa avait donc toute sa place sur ce marché de niche. La raison ne se situe pas dans la loi impitoyable du marché, à savoir son concurrent direct Deezer.

La concurrence

Si ce n'est Deezer, quels sont alors les responsables de ses difficultés financières ? Selon Jiwa, iTunes d'abord, qui s'accapare 70% du marché. Le piratage, ensuite, qui représenterait 90% de la consommation de musique en ligne. Mais, surtout, les majors qui réclament des sommes considérables indépendamment de l'utilisation du service et de la taille de l'acteur : j'ai nommé les minima garantis. En effet, en plus de la part des revenus publicitaires exigée, dans leur attitude d'ogres jamais rassasiés, les majors demandent des centaines de milliers d'euros aux diffuseurs. Dans le cas de Jiwa, Universal Music réclamait 100.000 euros par an, Warner Music 100.000 pour 18 mois, EMI 250.000 par an et Sony, la modique somme de 400.000 euros an. En tout, c'est près d'un million d'euros de minima garantis qui s'avèrent être facturés tandis que le chiffre d'affaires de Jiwa s'élève à 300.000 euros en 2009. Le passage au modèle payant aurait, selon M. Plueger, PDG de Jiwa, induit une augmentation du montant de ces minima. La licence de gestion collective et le passage sous licence radio seraient des solutions mais les majors continueront leur lobbying pour les éviter.

Que reste-t-il après la mort de Jiwa ? Deezer a été contraint d'accepter son rachat par Orange du fait du peu de succès de son offre payante (25.000 abonnés).  On pourrait penser que Spotify soit mieux lotti en vue des chiffres beaucoup plus impressionnants : 7 millions d'utilisateurs dont 250.000 abonnés payants. En proportion, cela représente un chiffre encore trop faible : Spotify n'a converti que 3,5% de ses utilisateurs vers l'offre premium alors qu'un taux de 10-12% lui permettrait d'être bénéficiaire. Quand on sait qu'iTunes avec Apple a vendu son 10.000.000.000 ème titre en étant tout juste bénéficiaire, on comprend aisément la difficulté d'être rentable dans ce secteur du fait de la pression des majors qui refusent toute gratuité du système pour l'utilisateur.

Les majors

Ainsi, les majors ne voient pas l'offre de streaming audio légale "gratuite" d'un très bon oeil. Citons Edgar Bronfman, le PDG de Warner Music "Les services de streaming gratuits ne sont pas une bonne chose pour l’industrie et, aussi loin qu’ira Warner Music, nous ne leur accorderons pas de licence. Ce n’est pas le genre d’approche que nous soutiendrons à l’avenir". Le montant des minima garantis n'ont permis que de se faire un peu plus d'argent sur le dos des startups jusqu'à ce que ces dernières n'en peuvent plus. Les majors sont condamnées à disparaître et les artistes à reprendre possession de leurs oeuvres mais les industries du disque résistent dans leur agonie, d'autant plus que notre gouvernement français se soumet à leur lobbying. L'offre légale gratuite, si souvent vantée par Christine Albanel (passée depuis chez Orange), fond comme peau de chagrin. Aujourd'hui, c'est la carte Musique Jeune qui est vouée à disparaitre.

L'avenir

Deux axes vont continuer à croître. Le premier, le téléchargement illégal, continuera son essor (Hadopi ou non) car cette offre est actuellement toujours plus intéressante que l'offre légale, indépendamment du prix pratiqué. La seconde sera, à mon avis, la volonté du public de rémunérer directement les artistes qu'il apprécie, en passant par le don, ou encore en achetant directement les oeuvres physiques et numériques sur le Music Store de l'artiste. Le mécénat global en est une autre. A ce propos, WikiLeaks a d'ailleurs choisi le système de micro-paiement Flattr de Peter Sunde, ex porte-parole de ThePirateBay.

Par ailleurs, en transformant les biens physiques en biens numériques, les premiers, biens rares, sont devenus des biens gratuits (au sens économique du terme). Ce n'est pas une fatalité en soi, le marché à travers l'offre et la demande, doit s'adapter à cette nouvelle donne. Les albums sont devenus des biens gratuits mais les concerts demeureront des biens rares. De même, les films sont devenus des biens gratuits mais rien ne remplacera l'expérience vécue dans un cinéma (dont les ventes augmentent quoi qu'on en dise : 200 millions d'entrées en 2009). D'autres secteurs sont jugés plus problématiques. Le monde des jeux-vidéo par exemple, mais le multijoueur reste un atout qui apporte toujours une plus-value. Le monde de la littérature commence à peine à être touché par la numérisation des oeuvres. Certains, comme moi, résisteront mais l'issue s'avère être inéluctable. La transformation est en cours. Une chose est sûre : les libraires disparaîtront et les maisons d'édition qui n'auront pas su s'adapter.

Soit dit en passant, c'est un moindre mal quand on connaît la répartition du prix d'un livre (30% libraire / 20% diffuseur-distributeur /20% éditeur / 10% auteur / 20% fabrication-TVA). Certains justifient cette répartition par l'importance des charges de certains acteurs. Ce fut le cas un temps et cela a permis de justifier, par la suite, les sommes colossales engrangées. Internet permet aujourd'hui de se passer de ses intermédiaires, indispensables naguère pour s'assurer d'une certaine visibilité. Toutefois, l'anti-édition demande encore des sacrifices. L'expérience apporte une grande liberté et permet de se rapprocher de son public (à l'instar du dernier livre de Marc-Edouard Nabe). Tuer la majorité de ces intermédiaires ne sera que service rendu à la communauté, et en premier lieu à l'artiste qui retrouvera la jouissance de son oeuvre, une rémunération plus légitime et un plus grande promiscuité avec son public.

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