[by epSos.de - CC-BY]

La dette publique, cause de la crise actuelle ?

Vous vous êtes sans doute aperçus que la crise de solvabilité déclenchée en 2007 (crise des subprimes) s'est déportée du privé vers le public. Aujourd'hui, on nous annonce une crise de la dette publique qui gangrène l'Europe, avec en ligne de mire, actuellement, la Grèce, et demain l'Italie. En d'autres termes, la crise du secteur privé (i.e. les marchés financiers) a basculé vers le secteur public (i.e. les Etats-Nations). Après avoir sauvé les banques, les Etats, c'est-à-dire les contribuables, deviennent leur principale cible.

Cette crise de la dette publique incarne une des armes utilisées dans le cadre de la guerre des monnaies (euro versus dollar) mais est surtout le prétexte pour le monde néo-libéral d'imposer des plans d'austérité via le bras armé de la troïka BCE/UE/FMI. L'occasion est trop belle pour assouvir les peuples, les déposséder de leur propre souveraineté, les pressuriser au maximum pour remettre en cause les acquis sociaux (santé, éducation, retraite, allocation chômage, etc) et accélérer la privatisation de tout le secteur public. En effet, les conditions de prêt d'argent de la part du Fond Monétaire International coûtent très chères, socialement. Alors peut s'opérer une vaste campagne de remise en cause de l'Etat social.

Les facteurs d'aggravation de la dette publique

On ne cesse d'affirmer que la solution à cette crise de la dette est d'obtempérer, de ne pas remettre en cause les règles de ce système dit "dérégularisé". La dérégularisation de l'économie, orchestrée par nos représentants (droite et gauche), ne consiste pas en la simple suppression des règles fixées par les Etats, mais par l'instauration mondiale des règles néo-libérales. D'abord, on oublie que la dette publique a explosé depuis la crise financière de 2007 et ce sont, cyniquement les mêmes du secteur bancaire privé, qui viennent spéculer sur la dette des Etats, dette qu'ils ont eux-mêmes accéléré par l'émission d'actifs toxiques. Mais on ne cesse de nous répéter que la responsabilité provient des Etats (et a fortiori des citoyens) , les vrais responsables sont écartés d'un revers de la main. Ensuite, il est préférable de s'intéresser aux causes du problème, mais en aucun cas, aux conséquences du catastrophisme de la situation. La problématique se situe non pas sur le résultat, la dette publique, mais sur le mécanisme de production de la dette. En d'autres termes, il s'agit de mettre en lumière les responsables de cette crise de la dette publique.

La création monétaire

La croissance exponentielle de la dette publique est particulièrement liée à la création de notre monnaie. Auparavant, la création monétaire était le fait de la Banque Centrale : la France faisait fonctionner la "planche à billets". L'avantage étant que la création de la monnaie s'effectue ex nihilo (à partir de rien) : on ne paie donc presque pas d'intérêts. Le principal danger de la planche à billets se trouve dans le risque inflationniste, lequel devient prépondérant en période pré-électorale. Cette inflation, depuis devenue le coeur de la BCE (Banque Centrale Européenne),  a été combattue politiquement en 1973.

Cette même année, la loi Pompidou-Giscard oblige les agents (entreprises, particuliers, Etat) de passer par le biais des banques privées pour émettre un emprunt bancaire. L'article 123 du Traité de Lisbonne a fini d'entériner le tout, en interdisant les Etats-membres de recourir à la planche à billets : il faudra passer par des intermédiaires....suivez mon regard : les banques privées. La privatisation de la création monétaire permet aux banques privées de créer de la monnaie ex nihilo. La banque ne prête donc pas de l'argent qui lui appartient mais crée de la monnaie ex nihilo par simple inscription scripturale, en créditant le compte de son client. A ce moment précis, la monnaie est créée. On parle d'argent-dette puisque l'argent existe tant qu'il existe une dette (emprunt à rembourser) : quand le souscripteur a complètement remboursé sa dette, l'argent disparaît.

[by borman818 - CC-BY]

Les banques créent de la monnaie "gratuitement", la condition étant que celles-ci possèdent le sixième de leur argent-dette en réserve. Ce taux de réserve se trouve en réalité grandement diminué puisque les banques privées peuvent emprunter auprès de la Banque Centrale Européenne (autre organe batteur de monnaie) à taux grandement préférentiels. Les banques ne possèdent pas votre argent : l'argent-dette fonctionne en respectant le principe de confiance entre la banque et l'emprunteur, lequel s'engage à rembourser la somme créditée sur son compte.

Le concept d'intérêt ne doit pas être diabolisé puisqu'il remplit une fonction psychologique chez l'emprunteur mais aussi rétribue l'organe créditeur pour son propre fonctionnement. De plus, il justifie l'usage raisonné du crédit, c'est-à-dire l'utilisation massive d'un argent non disponible à un instant t. Cependant, les taux actuels d'intérêts demeurent trop importants par rapport au niveau qu'ils devraient respecter. Ces mêmes taux augmentent de manière exponentielle la dette publique, puisque les intérêts se nourrissent la dette, laquelle nourrit les intérêts, etc.

Résumons

Si je résume, un droit profondément inique habite les banques privées, celui de créer de la monnaie ex nihilo (gratuitement) en demandant en contre-partie un fort taux d'intérêt. Ce droit se veut exclusif : en dehors des banques centrales auxquelles on ne peut de toute façon pas emprunter directement. On parle alors de système bancaire fractionnaire, par opposition au système bancaire centralisé.

L'impôt sur le revenu

Les Etats-Unis conservent toujours une avance sur nous puisqu'en 1913, les banquiers privés ayant fondé la Fed (Federal Reserve : le nom est volontairement trompeur), ont mis en place ce système de dépossession de la création monétaire. Depuis, les banques privées ont créé une situation forte de dépendance à l'endroit des Etats et l'assurance de pouvoir piller les richesses de ce pays au fil des ans. Afin de financer le service de la dette, les intérêts, nous avons créé l'impôt sur le revenu, qui ne sert non pas à financer nos biens publics (école, santé, recherche, emplois, urbanisme, etc) mais à rembourser intégralement la dette. Les banquiers ont ainsi créé la situation de dépendance mais également l'outil pour financer cette dette. La captation devient alors totale et d'autant plus dangereuse que le contrôle des paiements et des transactions repose intégralement sur les marchés financiers, et donc sur le secteur bancaire privé. Ceci explique l'aide accordée aux banques en 2007 devant le risque systémique représenté par celles-ci (mais hélas sans contre-parties).

La monnaie, instrument du désir

Frédéric Lordon, par son approche spinoziste, nous éclaire sur la représentation de la monnaie.

"La monnaie est le méta-bien, c’est-à-dire le bien particulier qui, dans la société marchande, donne accès à tous les autres biens. Elle est donc l’instrument générique du désir". Frédéric Lordon, Pour un système socialisé du crédit, 2009

C'est la raison pour laquelle la monnaie incarne le bien suprême dans notre système capitaliste car il répond de fait à l'essence de l'humain : ses désirs. En transformant la planète et l'ensemble de objets qui la composent, en marchandises, l'argent remplit une fonction essentielle : répondre à tous les désirs des consommateurs. Leur désir de posséder un statut social à travers les temples de la consommation, de posséder une femme via la prostitution ou les femmes vénales, mais aussi le droit à la culture, le droit de vivre, etc.. ; en d'autres termes, l'argent répond aux besoins primaires de l'individu. Cette violence de la monnaie, guidée par nos affects et nos pulsions, ne doit pas être minimisée. On mesure alors le pouvoir phénoménal des sphères financières à travers la création monétaire ou, plus prosaïquement, des sphères de pouvoir liés à l'argent (i.e. management) dans notre quotidien.

Un système socialisé du crédit

Nous devons prendre conscience de la mécanique du système économique, pour mieux le comprendre et l'appréhender. Les dévaluations des pays par les agences de notation (Grèce, Italie, etc) ne doivent pas être considérées sous le spectre d'une autorité impartiale sanctionnant la santé financière d'un pays, mais d'un organe permettant d'abattre le courroux des spéculateurs-à-la-baisse et d'assurer le dictat des marchés financiers. Pour répondre à ces dysfonctionnements, Frédéric Lordon propose un système de crédit socialisé, respectant un équilibre centralisé-fractionnaire, comme cela peut être le cas actuellement, mais en modifiant profondément les rôles des banques privées, émettrices de crédit. En effet, si l'on considère que l'épargne, et les dépôts de manière générale, constituent des biens publics vitaux, ces institutions bancaires doivent respecter un principe de service public. Cette différence se révèle d'importance puisqu'elle change profondément la donne. En effet, en séparant les banques d'affaires des banques de dépôts, ces dernières seraient les seules à pouvoir créer de la monnaie et ne pourraient spéculer en bourse (ne risquant pas ainsi les économies des agents économiques). Ces banques disposeraient d'un statut à part, ad hoc : ce système permet d'éviter la centralisation de la création monétaire autour de l'Etat et ses dérives centralisatrices inhérentes.

[by _PaulS_ - CC-BY-SA]

Et maintenant ?

La folie du système financier actuel nous prouve sa cohérence certaine. La logique demeure la même : privatiser le profit et nationaliser les dettes. Dans les deux cas, une pressurisation économique est exercée sur les classes pauvres et moyennes. Dans un premier temps, la privatisation mondialisée du profit permet, à l'aide d'un taux de chômage important, un gel des salaires, et même un recul des salaires face aux dividendes (recul de 10 points du salariat sur l'actionnariat ces 20 dernières années). Dans un second temps, le risque systémique engendré par le secteur bancaire privé oblige les populations à sauver les banques et à supporter le déversement de la dette privée des banques vers la dette publique des Etats.

Ce système ne peut connaître que trois issues. Premièrement, les marchés financiers réussissent à domestiquer complètement les Etats en les privant de leur souveraineté (la mondialisation et la mise en place d'un gouvernement mondial oeuvrent en ce sens). Deuxièmement, le scénario de 2007 se répète sans que les Etats puissent sauver le système financier (les Etats ne pourront sauver les banques systématiquement, d'autant que cela a, depuis, fait exploser leur dette). Troisièmement, les citoyens se rebellent et s'opposent massivement à ce système. C'est déjà le cas à différents endroits de la planète, je pense notamment au mouvement des indignés, venant d'Espagne, ou plus récemment, l'occupation pacifique de Wall Street et de dizaines de villes américaines par les citoyens américains (mouvement Occupy Wall Street). A ce propos, les manifestations de Wall Street permettent d'associer physiquement la colère à l'objet de la révolte, en marquant de manière plus profonde les esprits ; en tout cas, de façon bien plus importante, que les manifestations françaises entre République et Bastille, ne posant problème ni aux politiques qui nous ont abandonné, ni aux cibles mêmes de ce mécontentement.

[by david_shankbone - CC-BY]

Source

Je me suis inspiré en partie sur certains points de l'article de Frédéric Lordon (économiste hétérodoxe et directeur de recherche au CNRS) : Pour un système socialisé du crédit, 2009, dont je vous recommande la lecture.

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