[by fieldsy.org - CC-BY]

WikiLeaks VS le reste du monde

Alors que WikiLeaks n'a publié que quelques centaines de cables diplomatiques, le monde entier s'unit pour le faire taire. La censure s'opère à différents niveaux : technique, politique, économique et médiatique. J'éclairerai ces différentes pressions à la lumière de l'actualité.

#1 - La censure technique

Amazon Web Services

Amazon a refusé de poursuivre l'hébergement de WikiLeaks sur son cloud (Amazon Web services) sous prétexte que WikiLeaks n'avait pas les droits de propriété sur les fuites (sic). Le sénateur indépendant américain M. Lieberman avait réagi de la façon suivante :

"Aucune entreprise responsable, qu'elle soit américaine ou étrangère, ne doit aider WikiLeaks dans ses efforts pour propager des documents volés" M. Lieberman

Julian Assange a réagi lors d'un chat organisé avec les lecteurs du Guardian :

"Depuis 2007, nous avons délibérément placé des serveurs dans des juridictions que nous soupçonnions de souffrir d'un déficit de liberté d'expression, afin de distinguer les discours de la réalité. Amazon était un de ces cas." J. Assange

Sur le compte Twitter @Wikileaks, nous pouvions lire ceci :

"Si Amazon est si mal à l'aise avec le premier amendement [la liberté d'expression], il devrait cesser de vendre des livres" @Wikileaks (twitter)

EveryDNS.Net

Il en va de même pour le registrar EveryDNS qui a refusé de maintenir le domaine WikiLeaks sous prétexte d'attaques DDOS massives. Wikileaks.ORG ne répond donc plus mais de nouveaux TLD sont apparus : .DE, .CH, .EU, .LU, .NO, etc. EveryDNS est le plus grand registrar gratuit (140.000 domaines en novembre 2010), GoDaddy, le plus grand registrar payant (40.000.000 domaines en 2010). La raison pour laquelle WikiLeaks n'a pas migré son nom de domaine .org vers un autre registrar, reste encore floue. Techniquement, rien ne l'en empêche, sauf si l'ICANN s'y oppose. Le fait est que la loi anti-piratage COICA permet un blacklistage des sites très facilement. Ce ne serait pas si surprenant que WikiLeaks s'ajoute à la liste des 70 noms de domaines déjà saisis par les autorités américaines. La centralisation du mécanisme DNS (résolution d'hôte en adresse IP) devient, dès lors, une contrainte à contourner : le P2P-DNS ou dot-P2P incarnera sans doute une des solutions à ce problème.

Attaques DDOS

Les attaques de déni de service subies par WikiLeaks sont assez impressionnantes puisqu'elles sont montées jusqu'à 10 GB par seconde. On peut légitiment s'interroger sur l'origine de ces attaques et supposer qu'elles proviennent essentiellement des USA ; WikiLeaks possédant de nombreux ennemis, d'autres pays ne sont évidemment pas à exclure. Dans tous les cas, le site résiste pour l'instant plutôt bien à la charge grâce à son importante résilience.

#2 - La censure politique

Eric Besson

WikiLeaks est venu ensuite se réfugier sur les serveurs français d'OVH. Mais ce n'était sans compter la pugnacité d'un ministre français dont l'expulsion est devenu un sport national. Dans une lettre adressée au Conseil général de l'industrie, de l'énergie et des technologies, le ministre chargé, entre autres, de l'économie numérique, prend ses nouvelles fonctions très à coeur en révélant sa volonté de censurer WikiLeaks :

"Cette situation n'est pas acceptable. La France ne peut héberger des sites Internet qui violent ainsi le secret des relations diplomatiques et mettent en danger des personnes protégées par le secret diplomatique. Elle ne peut héberger des sites Internet qualifiés de criminels et rejetés par d'autres Etats en raison d'atteintes qu'ils portent à leurs droits fondamentaux. Je vous demande de bien vouloir m'indiquer dans les meilleurs délais possibles quelles actions peuvent êtres entreprises afin que ce site Internet ne soit plus hébergé en France et que tous les opérateurs ayant participé à son hébergement puissent être dans un premier temps sensibilisés aux conséquences de leurs actes, et dans un deuxième temps placés devant leurs responsabilités." Eric Besson

Evidemment, aucune personne n'a été, pour le moment, mise en danger puisque les journaux partenaires de l'opération Cablegate s'évertuent à nettoyer les télégrammes et Eric Besson oublie que seule la justice permet de condamner une personne physique ou morale. Il omet également le fait que la liberté d'expression reste un droit fondamental dans nos démocraties. On reconnaît finalement très bien en filigranes les réels objectifs des lois Hadopi ou LOPSSI 2. WikiLeaks symbolise en ce sens le début d'une guerre de l'information entre les gouvernements "démocratiques" et les citoyens de ces mêmes gouvernements. Il est alarmant qu'un site soit condamné et censuré alors que la Justice ne se soit pas encore prononcée. Dans tous les cas, l'infowar a commencé.

OVH a préféré temporiser les pressions politiques en déclarant saisir un juge en référé pour que celui-ci statue rapidement sur la légalité du site. A travers cette action, OVH rappelle un point essentiel : seule la Justice peut décider de la licéité ou non d'un site web. Peu importent l'avis des hommes politiques de ce monde, nos démocraties demeurent des Etats de Droit. Finalement, la demande de saisie d'un juge en référé par OVH a été refusée du fait de l'absence de débat contradictoire. Le statut quo est donc maintenu par le refus de la justice de se positionner pour le moment.

François Baroin

Julian Assange, porte-parole de WikiLeaks, se bat ouvertement pour une plus grande transparence de nos gouvernements, pour que les sociétés s'évertuent à être plus saines. Ce à quoi le Ministre du Budget français, François Baroin répond dans une lancée très orwellienne :

"Et moi j'ai toujours pensé qu'une société transparente, c'était une société totalitaire." F. Baroin, Ministre du Budget

WikiLeaks étant hébergé sur des dizaines de serveurs et mirroré sur des centaines de sites (dont FDN), la censure technique n'a fait que renforcé la visibilité du site.

La Chine

La Chine a décidé - ce n'est pas vraiment une surprise compte tenu de son passif -  de censurer purement et simplement WikiLeaks de l'Internet et de la presse chinoise.

#3 - La censure économique

Tous les leviers de censure sont actionnés à l'encontre de WikiLeaks. Ainsi, quand ce n'est pas le levier technique, il s'agit du le levier économique. La source principale de revenus de WikiLeaks n'est autre que Paypal, lequel a mis fin au contrat qui le liait à WikiLeaks sur son blog :

«PayPal a fermé de façon permanente le compte de WikiLeaks à cause d'une violation de notre politique d'utilisation, qui stipule que notre système de paiement ne peut être utilisé pour aucune activité qui encourage, promeut, facilite ou enjoint des personnes à s'engager dans des activités illégales. Nous avons notifié cette décision au titulaire du compte». Paypal

WikiLeaks conserve cependant d'autres alternatives de paiements dont DataCell Switzerland. La Poste Suisse (PostFinance), quant à elle, a fermé le compte bancaire de Julian Assange en raison de "fausses indications sur son lieu de domicile" (sic).

L'entreprise américaine Mastercard a pris la décision de bloquer toutes transactions vers le compte WikiLeaks, lequel a perdu 100.000 dollars, tous actifs confondus en une semaine. Les sources de financement commencent sérieusement à se tarir, ce qui explique les nombreux appels au don sur le compte Twitter @wikileaks. L'autre leader Visa a également pris la décision de bloquer le compte Wikileaks ce mardi 7 décembre :

"Visa Europe a pris des mesures pour suspendre les transactions de paiement Visa sur le site WikiLeaks en attendant une enquête plus approfondue sur la nature de ses activités et si elle  contrevient aux règles de fonctionnement de visa", le porte-parole de Visa

#4 - La censure médiatique

Twitter

Certains espèrent qu'en coupant la tête du leader, le réseau WikiLeaks tombera. Julian Assange, porte-parole et fondateur de WikiLeaks, subit une pression des plus importantes à son encontre. Il doit appliquer des mesures élevées de protection en raison de menaces de mort.

Twitter n'est pas en reste puisque celui-ci a suspendu son compte Twitter - @Julian_Assange - pour "activité suspecte". Étonnamment, le sujet #wikileaks ou d'autres s'y rapportant (#cablegate...) ne figurent plus dans la liste des Trending Topics, une question d'algorithme selon Twitter. Rares sont les organisations ou les sociétés à s'être déclarées du côté de la liberté d'expression, on peut saluer le communiqué de Reporters Sans Frontières.

D'autres actions sont réservées pour le faire taire, comme une accusation de viol en suède qui lui vaut un mandat d'arrêt international ainsi qu'une recherche par Interpol alors que les accusations portent sur un défaut de port du préservatif.

Arrestation de Julian Assange

Ce mardi 7 novembre 2010, Julian Assange s'est rendu à la Police londonienne. Le juge Howard Riddle a pris la décision de placer le fondateur de WikiLeaks en détention provisoire jusqu'au 14 décembre, lequel refuse toute extradition vers la Suède. En cas d'arrestation, Assange avait promis qu'il révélerait le mot de passe (AES 256 bits) protégeant les 250.000 cables diplomatiques disponibles sur BitTorrent. Le but étant de mettre en place une assurance le protégeant au cas où les choses tourneraient mal. La tournure des évènements risque de l'obliger à utiliser son va-tout.

Conclusion

Jamais une telle censure à l'échelle de la planète n'aura été entreprise pour mettre hors service un site web alors que la justice ne s'est en aucun cas prononcée pour condamner l'organisation. On peut se poser de façon légitime la question de la différenciation entre le site WikiLeaks et un journal comme Le Monde ou Guardian dans la diffusion d'informations relevant de l'intérêt général (devoir même du journalisme). Nous connaîtrons un avant et un après WikiLeaks ; de l'issue de ce combat pour la liberté d'expression et le respect de l'Etat de Droit, dépend l'avenir même d'Internet et, plus encore, le respect de nos droits les plus fondamentaux.

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