[by Matter = Energy - CC-BY]

La fin justifie les moyens

La crise économique actuelle permet de réformer un système en baissant le niveau de résistance de la population. En d'autres termes, il est plus difficile qu'une population accepte un nivellement vers le bas des droits sociaux dès lors que la situation socio-économique le justifie. Personnellement, je n'ai pas encore réussi à me faire une idée précise et arrêtée de la question. Je sais simplement qu'il est de bon aloi de discuter les arguments mis en avant pour réformer la retraite des français. Je pourrais m'intéresser aux intentions implicites telles que le fait de "rassurer" les agences de notations (ce qui nous ferait "gagner" au passage 15 milliards d'euros) ou de la mise en place graduelle d'un système de retraite par capitalisation mais ce ne serait que toucher en surface la problématique des retraites.

La victimisation : une technique qui a fait ses preuves

Si on écoute le sociologue et économiste français Bernard Friot, on s'aperçoit que l'Histoire est quelque peu cyclique. La volonté derrière ce genre de réforme est, selon lui, de niveler les droits sociaux vers le bas. C'est-à-dire de désigner un bouc émissaire dans la population pour justifier une pression sur les salaires (un peu comme remuer le spectre de l'immigration à des fins électorales). Ainsi, le gouvernement veut doper le PERCO (Plan Epargne Retraite Collectif) en entreprise pour geler les salaires. Friot se souvient d'ailleurs qu'il fallait trouver, dans les années 60 et 70, une catégorie de personnes pour justifier une pression sur les droits de tous : on inventa alors le terme "jeunes". Cette nouvelle population justifia alors la baisse du salaire d'embauche, lequel est aujourd'hui 2 fois inférieur à celui de 1975. L'idée est de justifier la baisse des salaires et les emplois précaires par un chômage qui serait plus important chez les jeunes. Bernard Friot ajoute que le chômage est à peu près équivalent dans toutes les tranches d'âges : le chômage chez les jeunes (18-25 ans) est augmenté artificiellement du fait, entre autres, des longues études (70% des jeunes sont à l'école). Le chômage n'est donc pas plus important chez les jeunes. L'intérêt de cette instrumentalisation étant alors de fabriquer une réserve de main-d'oeuvre.
[by gagilas - CC-BY-SA]

Les retraites, un problème démographique, vraiment ?

Aujourd'hui, le phénomène se reproduit : on se sert de  l'importance démographique des vieux pour pressuriser un peu plus les salaires. L'argument est bien connu : si nous avions 4 actifs pour un retraité en 1960, que nous sommes 1 actif pour 1 retraité en 2010 alors comment allons-nous maintenir le système des retraites par répartition avec 3 retraités pour 1 actif dans 40 ans ? Qui pourrait remettre en cause cet argument dont la logique mathématique est implacable ? Personne ! Sauf si nous nous intéressons au fond des choses. Nous occultons une donnée fondamentale : la notion de productivité. Si un seul actif suffit aujourd'hui, c'est bien parce qu'un actif est aussi productif que 2 ou 3 actifs. Ceci est bien évidemment dû à la révolution informatique et technologique. Prenons simplement  l'exemple de l'agriculteur qui nourrit aujourd'hui 100 000 personnes alors qu'il en nourrissait quelques milliers dans les années 60.
Un autre élément non pris en compte est la croissance du PIB, lequel double tous les 40 ans : la part des cotisations pour le système de retraite par répartition devrait diminuer donc mécaniquement. Doit-on penser comme Friot que cet argument est implacable puisqu'il considère que la croissance va encore doubler dans 40 ans ? Je ne le pense pas : la crise énergétique proche risque de bouleverser notre équilibre [ce sera l'objet d'un prochain article].

La valeur, clé-maîtresse de l'augmentation du PIB

Pour Friot, la raison pour laquelle notre PIB est aussi important que celui de la Chine est que nous valorisons (dans le sens économique du terme) beaucoup plus d'activités humaines. Ainsi, les infirmières-religieuses sont devenues des infirmières rémunérées ; la valeur créée sur ce métier a contribué à l'augmentation du PIB. En créant de nouveaux métiers rémunérés, nous créons de la richesse : ce sont les célèbres "emplois jeunes" de Martine Aubry (la preuve que le ridicule ne tue pas). Du fait de la tertiarisation, mécaniquement, il est devenu nécessaire de créer de nouveaux emplois.
[by chefranden - CC-BY]

Emploi ou travail ?

Bernard Friot considère que les retraités devraient être considérés comme des travailleurs car tout travail entraîne salaire. De la même façon, pour lui, la qualification devrait valoir salaire (et non le poste de travail occupé). Il ajoute que l'emploi détruit le travail et produit du chômage et que la solution tient dans une rémunération liée au grade, comme pour les fonctionnaires. Je ne partage pas ce point de vue : sur le papier, cela fonctionne ; dans la réalité, c'est tout autre chose. Par ailleurs, le "plein emploi" des années 60 est une légende urbaine pour Friot. En effet, il remarque que le taux d'emploi des 20-60 était de 67% en 1962 alors qu'il est aujourd'hui de 76%. A cela, deux raisons : les femmes ne travaillaient pas et les chômeurs n'existaient pas car l'ANPE et l'Unidic non plus.
Mais alors, comment définir le travail ? Serait-il lié au poste de travail ou à l'occupation humaine ? En d'autres termes, un retraité s'arrêterait-il vraiment de travailler après 62 ans ? Je pense que Friot met le doigt sur un point important : le travail dans nos sociétés revêt du calvaire car il est dûment attaché à la pénibilité et à un poste de travail donné. Peut-on, en ce sens, considérer l'écriture de ses lignes comme du travail ? Où commencent et s'arrêtent le plaisir et la pénibilité ?

Conclusion

En dehors du fait de prôner une logique communiste par la suppression de la logique du marché, allant de pair avec l'existence d'un salaire en fonction de la qualification, ou de diaboliser la notion structurante de propriété, Bernard Friot apporte une réflexion intéressante en nous faisant réfléchir au-delà des limitations intellectuelles du carcan politico-médiatique. D'ailleurs, je vous laisse en sa compagnie...

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